De la musique à la danse : empreinte d’une culture

Vous avez tous, amis mélomanes, quelques notions de musiques contemporaines, pratiquées, diffusées, ou ayant un caractère emblématique, dans diverses contrées de l’Amérique du Sud, telles :

  • le tango Argentin,
  • la polka Paraguayenne,
  • la valse Péruvienne,
  • la samba au Brésil,
  • ou encore la cumbia de Colombie (même si cette danse « Nationale » est supplantée maintenant par la salsa).

Je m’en tiendrai, là car la liste pourrait encore s’allonger.

Toutes ces musiques et danses ont en commun d’être contemporaines et assez largement diffusées dans un registre que l’on pourrait qualifier ici en Europe soit de « danses de société » soit de « danses populaires ». Elles sont élevées parfois à une dimension symbolique, voire assimilées à un phénomène d’ampleur nationale. Certaines de ces danses sont en elle-même une page d’histoire ancienne projetée dans le présent, comme le tango, arrivé au début du XXème siècle à Paris (1907) et qui a su garder toute sa symbolique émotionnelle et identitaire.

D’autres danses, ne semblent être que la résultante d’un métissage, l’aboutissement d’une mode, parfois produit culturo - commercial récent, ou au « pédigré » vagabond, comme la salsa. Partie d’Amérique du Sud vers celle du Nord, sous une identité et appellation différente, elle est revenue sous le soleil des Caraïbes pour exprimer l’exotisme et toute la fougue des musiciens de l’endroit. Son rayonnement actuel contribue à la rendre populaire dans le monde entier, à la conquête d’une universalité.

Notons au passage que le continent Sud Américain a connu un brassage unique en terme de cultures et civilisations, où Indiens, colons, et esclaves noirs venus d’Afrique, ont apporté leurs influences et laissé leur empreinte à une culture de la danse et de la musique, aujourd’hui encore en constante évolution.

Il existe également sur ce continent, d’autres types de danses, typiquement métissées (issues des influences post-coloniales) telles la marinera Péruvienne, la cueca Chilienne ou Bolivienne, le sanjuanito Equatorien, que l’on peut admirer lors de festivals « chez nous », à l’occasion de représentations où elles vont prendre l’appellation de danses folkloriques, sans que cela ne contienne quelque connotation péjorative que ce soit.

Cela m’évoque de manière diffuse des pratiques que l’on retrouve ici au sein d’associations ou de groupes de danses folkloriques (souvent à traditions régionales ou locales comme « Empi et Riaume » ou « Cabeolum » de par chez nous en Drôme).

Dans des sphères plus intimistes et initiées, des danses d’origine européenne se pratiquent lors de rassemblements manifestations ou bals dits de musiques « folk ou trad ». On peut citer par exemple, la mazurka, la scottish, la gigue, les valses, polkas piquées ou non, pour les danses de couples, les bourrées auvergnates, an dros bretons, sauts béarnais, branles et autres chapeloises et cercles circassiens pour les danses collectives.

Ces danses sont aussi évoquées ou « ressuscitées », lors d’évènements annuels destinés à tenter de perpétuer ou remémorer des traditions parfois séculaires, notamment en milieu rural : fêtes des laboureurs, fêtes de la batteuse, fêtes de la transhumance, etc…..

Tiens ! La boucle ne se serait-elle pas bouclée avec les nombreuses Fêtes andines, souvent rattachées elles aussi aux rites agricoles et en lien avec la nature ? Je pense que la comparaison doit rester au stade du ressenti, car elle ne résisterait pas à une étude approfondie des fondements historiques, culturels et ethnomusicologiques, des musiques concernées.

Mais je ne suis pas éminent spécialiste de danses traditionnelles d’ici ou d’ailleurs, et donc mon exposé reste très partiel et succinct, teinté plus de mes perceptions intuitives et de ma sensibilité que de mes connaissances « académiques ».

Il se veut juste distiller quelques considérations et réflexions sur le sujet, et quelques transversalités entre des styles de musiques à danser, que j’ai eu le plaisir de modestement pratiquer, où qu’il m’arrive encore de pratiquer.

Pour en revenir justement au sujet, s’il est des circonstances actuelles en Amérique du Sud, dans lesquelles la danse descend dans la rue au sens littéral du terme, c’est bien « Carnaval », à Rio bien sur, mais aussi, et pour reparler de la musique dite des Andes, à Oruro la Bolivienne.

Mais on continue aussi à vénérer le soleil aux sons des aérophones lors des fêtes de l’Inti Raimi (le 24 juin date du solstice d’hiver) ; de même que des rites et traditions perdurent autour de festivités populaires comme pour la Saint Jean (fêtes de San Juan), la Saint Christophe (San Cristobal), la Saint Barthélemy (San Bartolomeo), la candelaria (chandeleur), etc…. Lors de nombreuses processions, on défile en suivant ou précédant les reliques (la comparsa), et les représentations des Saints, vêtus d’étoffes richement brodées, au son des orchestres, et on danse (tout en « communiant » et communiquant) sur des rythmes endiablés. La fête du Corpus Christi en est une illustration éclatante, dans la ferveur d’une foule en liesse.

C’est au cours de ces fêtes grandioses, que défilent les costumes les plus recherchés, aux couleurs plus chatoyantes les unes que les autres, les masques les plus expressifs, les plus effrayants, les plus loufoques et surtout les plus parlants et révélateurs.

Les musiciens et surtout les danseurs y ont investi une bonne partie des économies de l’année pour « le » jour J, et se sont préparés durant de longs mois. Les costumes et masques de Diablada, s’y font particulièrement remarquer. Ils évoquent la lutte entre les légions infernales de Lucifer et l’Archange Saint Michel, le mal contre le bien !

Mais on citera aussi, en référence au Carnaval d’Oruro, les Caporales à la chorégraphie majestueuse, symbolisant l’autorité du « Caporal » (contremaître) chargés de surveiller les esclaves noirs dans les plantations ;

  • Les Sayas, à la cadence caractérisée, aux influences « Afros » et aux déhanchements et mouvements d’épaules empreints de sensualité ;
  • Les Morenadas remontant à l’époque où des esclaves venus d’Afrique furent emmenés dans les mines de Potosi, par les conquérants espagnols pour remplacer les indiens. On peut y entendre les matracas, et souvent de nos jours les cuivres des bandas.
  • Les Tobas, venant de la région de Santa Cruz, très aériens et retraçant la chasse au jaguar.
  • Les Llameradas ou s’expriment les pasteurs et leurs troupeaux, et les Llameros (gardiens de lamas)
  • On ne s’étendra pas sur les Kullawuadas, les Antawaras, les Waca wacas, les Doctorcitos, etc….. etc…….

Nous ne saurions passer sous silence les traditionnels Tinkus, ou les danseurs musiciens combattants ou les trois à la fois s’affrontent dans des joutes de tous ordres sur la cancha (place du village). Ils luttent jusqu’à en tomber d’épuisement, d’enivrement, ou….sous les coups des représentants du village voisin, au but recherché de s’attirer les bonnes grâces de la terre mère (La Pachamama) en l’abreuvant, (suprême offrande!) de la sueur et du sang des protagonistes.

Mais la musique au sens populaire, était déjà omniprésente, à l’époque des Incas, la mère murmurant une berceuse à son « huahua », les soldats de l’Inca entonnant à leurs vaincus, leurs refrains guerriers, au cours de leurs immenses conquêtes, les prêtres scandant leurs musiques religieuses lors des processions, ou lors des oracles et des sacrifices, en l’honneur de divinités vénérées : les astres, les montagnes, les lacs, le vent, la pluie, la foudre, etc….. On peut penser que les vierges du soleil (les fameuses virgines del Sol) honoraient aussi « Inti » et l’Inca par leurs chants.

Et que de fêtes de célébrations et de cérémonies tout au long de l’année ! Dans les temples et le palais de l’Inca, mais aussi dans les villages du «campo » et les communautés (Aylu), lors du travail de la terre, des semailles, des travaux communautaires (minga), des récoltes, des évènements familiaux, au moment des solstices, et plus généralement au rythme du calendrier astral.

On jouait en certaines circonstances des flûtes droites, dans d’autres occasions des syrinx ou encore des tarkas, parfois dans une tonalité particulière ; on brûlait en principe les instruments utilisés à l’issue de la saison. On soufflait dans tel registre dans telle communauté, dans un autre ailleurs, avec la variante qui était la marque distinctive de la communauté.

Aymaras et Quechuas, ont su garder le côté profondément rituel des fêtes célébrées tout au long de l’année, qui bien souvent font coïncider au calendrier des fêtes chrétiennes des commémorations à caractère païen ou pré-hispanique. Le prêtre et le « yatiri » y trouvent chacun leur place, et la vierge Marie y côtoie la Pachamama : les indiens, parfois, dans un amalgame singulier, vont jusqu’à invoquer la « Santa Maria Pachamama », comme ils invoquent les apus, esprits tutélaires. La musique joue là, souvent, un rôle d’intermédiaire entre les humains et les puissances de la nature vénérées.

Survivances du passé, les musiques que l’on va appeler autochtones, sont de nos jours, parties intégrantes de la vie des populations indiennes, qui ne se contentent pas d’être de simples spectateurs. Mais ils sont aussi les acteurs qui jouent et dansent, lors de fêtes pleines de couleurs vives et de gaieté ; ils jouent, jouent et rejouent à l’obstination, jusqu’à entrer en osmose avec leur milieu naturel, parfois jusqu’à la catharsis, libératrice de la décharge émotionnelle, révélation de leur histoire enfouie.

Les k’antus et autres sikuris sont marqués de cet art de « l’ostinato » porté à son paroxysme au martèlement des tambours, et propre à transcender les âmes, et souffler sur les cendres de traditions séculaires qui ne veulent pas mourir.

Ce sont en tout cas ces expressions musicales que l’on continue de nos jours à entendre dans les défilés des fêtes des villes et villages, au pied des Cordillères, ou en même temps que les vibrations de l’air portées par les flûtes, celles des Bombos viennent vous percuter l’estomac, vous résonner aux tempes, et vous transpercer fiévreusement le cœur.

Avant de vous quitter, et en forme de conclusion, je voudrai faire référence à tous ces rythmes, (rassurez-vous, j’en oublierai beaucoup, volontairement ou non), que j’ai pour nombre d’entre eux « tutoyés » au cours de mes années de pratique « Sud-Am » comme l’on disait alors, en citant notamment ceux dont je n’ai pas encore parlé.

Je n’ai pris conscience qu’au fil des ans, que ce qui me captivait dans cette musique, ce n’était pas seulement ses mélodies, leur diversité et leur part de mystère, (au détour d’un vieux vinyle de Waskar Amaru pour le Huayno par exemple), mais aussi ses rythmes et leur aptitude à faire, pardonnez-moi l’expression, danser « un cul de jatte », comme je l’appris de la chacarera, lors d’un stage de Zapateo, moi, pourtant très modeste danseur !

Je citerai donc dans le désordre :

  • la chacarera, la baguala, le gato, l’escondido, l’estilo pampeano, la milonga, la norteña, la zamba, la vidala, la tonada, le carnavalito, le malambo, le bailecito, aux forts accents Argentins
  • le pasillo, le danzante, le cachullapi, la bomba, l’albazo, le sanjuanito, tous Equatoriens bon teint
  • la cumbia (et son jeu de séduction), le bambuco, le joropo, la madruga, la gaita, la guabina, de Colombie
  • le huayno et son pendant la valicha, la pendilla prélude à la belle marinera, le huaylash de Huancayo, les populaires festejo et zamacueca, la valse et autre tondero, le cairani, le guerrero, le lando, le lento, le yarawi, et on en restera là pour le Pérou
  • et toutes les Boliviennes, déjà citées pour certaines, cueca, saya, k’alampeado, morenada, tobas, llamerada, salaque, tuntuna, tundiqui, kullawuada, tinku, caporal, diablada, chuntunqui, cacharpaya, jaylli, takirari de la puna, pujllay, kaluyo, llaqui, palla palla, laquita, sikuri, jula jula, jach’a, chiriwano, k’antu, auqui auqui……ouf ! on va dire que ça va !
  • pour le Chili à nouveau la cueca, le trote, le cachimbo, le balambito, le chino, la paloma, la rueda, le loncomeo, et je ne ferais pas état du riche héritage musical et chorégraphique de la culture Mapuche
  • la bandola, le tukuy, la malagueña, la burrita, la gaita (aussi), le baile de las turas, de la candelaria, de San Pedro, de San Juan, au Vénézuela
  • le bayon de Madrid, la polka, la guarania, le galope au Paraguay
  • le candombe danse nationale d’Uruguay, et je laisse volontairement de côté la musique Brésilienne.

A l’issue de ce travail « compilatoire », il me faut rajouter, qu’il n’est qu’un modeste condensé d’éléments qu’il m’a semblé être intéressant de rassembler ici, assorti des libres réflexions d’un amateur passionné. Je laisse en référence, quelques sites spécialisés, beaucoup plus complets et mieux documentés que je ne puisse l’être.

Modeste je le concède, lorsque je songe, au travail de quelques acharnés sur le terrain, comme : les enregistrements et publications de Mr Xavier Bellenger, ceux de Mr Rafaël Pajero, (Drômois que le hasard me fit côtoyer il y a bien longtemps), le travail de ce sympathique et passionnant Arnaud Gérard Ardennois, qui me parla longuement de ses recherches sur les instruments de sa province de Norte Potosὶ, lors d’une rencontre chez lui à Potosὶ.

Je veux citer aussi, quelques vénérables pionniers, comme Raoul et Marguerite d’Harcourt dont la « Bible » me fut en son temps « The Référence ! », alors que je découvrais des sonorités nouvelles et curieuses, à travers les documents sonores de Gérard Kremer. Les enregistrements de ce dernier, allaient m’amener à écouter d’autres pionniers, pour ne pas les citer « Los Incas », d’une oreille différente. (Je ne savais pas encore, avec tout le respect que je leur dois, que les k’antus ne se jouaient pas à la Kena !)

Je saluerai enfin, « un pur et dur » qui accompagna, à mes débuts, mon cheminement initiatique, par ses connaissances avisées quelques flûtes de bonne facture et quelques temps forts, partagés et savourés autour de la musique, j’ai nommé mon voisin Ardéchois Jef Barbe, que je ne vois hélas plus assez souvent !........... ………Et aussi, tous ces musiciens venus de ce continent Sud-Américain pour nous faire apprécier, aimer, et nous transmettre leur richesse musicale, musiciens avec lesquels j’ai passé et passe encore des moments « super chouettes » pour ne citer que quelques uns qui se reconnaîtront peut-être, s’ils me lisent : Julio, Carlos, Evert, Daniel, Victor, Florindo, Pedro, Jorge, Miguel, Enrique….Betty…et Marc….…..Et pardon à tous les autres !

Je languis maintenant le jour où je vais enfin pouvoir me dégager de mes envahissantes contraintes, pour retourner « là-bas » me retremper à la source et retrouver le grand bonheur de pouvoir partager mes passions, dans la simplicité, l’authenticité, et l’amitié, du côté de Quito, Cochabamba, La Paz……

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